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Les perversions médiocres (Cynthia Fleury)

[…] le « grand pervers » reste une figure phare de la comédie humaine et, même négatif, une sorte de parangon. (…) « il faut remarquer, écrit Eugène Enriquez, une différence entre le pervers ‘’quelconque’’ et le grand pervers. Le grand pervers a envie de transgresser les lois sociales, bien plus, de fonder une autre société, une autre organisation dans laquelle ses désirs pourraient trouver leur satisfaction sans limites (telle ‘’ la société des amis du crime’’ imaginée par Sade). Le grand pervers est celui qui crée des organisations, des normes, des rituels, des procédures, ayant pour fonction de mettre à bas ceux que le tout-venant accepte. […] Il n’est donc pas seulement contre les lois particulières, il défie la loi fondamentale qui structure toute société (Celle qui énonce la différence des sexes et la différence des générations – le principe généalogique […] et la prohibition de l’inceste), et celle qui énonce que le lien social et l’existence de l’autre ne doivent pas être mis en question. » En ce sens, le « grand pervers » ne peut jamais faire l’objet d’une récupération collective dans la mesure où jamais rien ne peut se fédérer autour de lui. Il faut donc regarder plutôt vers la figure banaliser du pervers, qui, lui, s’inscrit naturellement dans la collectivité et ne s’isole qu’à la condition que cela lui profite : à la différence du grand pervers qui est prêt à payer le prix de sa dissidence, le « pervers quelconque » n’est jamais prêt à payer quoi que ce soit : tout doit être gratuit. Le culte de la gratuité, telle est d’ailleurs l’une des pathologies de la démocratie moderne (...).

Ainsi le « pervers quelconque » transgresse les règlements, cela ne doit pas le mettre en danger mais seulement lui profiter. « La loi structurante de la société, il peut s’en accommoder ou en faire fi, sans trop se poser de questions. Pour lui, rien n’est sacré sauf sa jouissance immédiate. Il est donc non pas contre la loi, mais contre les lois particulières qui le brident. » En ce sens, le pervers médiocre plébiscite la loi tout autant qu’il la vilipende et manifeste la plus grande des complaisances face à cette schizophrénie. Il veut pouvoir tout faire sans que ce « tout » lui coûte quoi que ce soit : « Il veut devenir riche sans travailler, éliminer les autres en risquant le minimum, avoir des filles faciles ou les torturer et les tuer pour exprimer sa puissance ou son dégoût, se complaire aux drogues dures car elles lui permettent de ne pas ressentir son impuissance, fuir dans un monde irréel, ou encore calmer sa propre angoisse existentielle. » Le hiatus entre le désir et le prix à payer de ce désir est si grand que le risque de dérapage est inévitable. Si tout est évalué à l’aune du désir personnel et non celui des valeurs communes, alors il n’y a plus de garde-fou, tout peut s’emballer et la « perversion quelconque » conduire à la banalisation du meurtre. D’une certaine manière, le « grand pervers » ne remettait pas en cause la découverte de Tocqueville quant à la nature métaphysique de l’individu démocratique susceptible, par définition de dépasser sa propre condition, d’envisager l’infini au-delà de sa finitude. Mais si « le grand pervers » était capable de « sublimer » - et « sublimer », on le sait, est une compétence politique -, le pervers médiocre en est incapable (...).

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Texte tiré du livre de: 

- Cynthia Fleury, "Les pathologies de la démocratie'', Fayard, 2005, pp. 154-156


Voir aussi:

- Emmanuel Kant, Essai sur le mal radical, 1792

- Frédéric Laupies, Mal radical et radicalité du mal, Référence No 24, Janvier 2011

- Graham Green, "Les comédiens" (The Comedians, Roman), 1965

- Hannah Arendt, Les origines du totalitarismes (The Origines of Totalitarism) , 1951

- Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963

- Jean-François BAYARD : L'État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Librairie Fayard, coll. L'espace du politique, 1989

- Longin, ''Traité du sublime''

- Marcel Gauchet, ''La démocratie contre elle-même'', France, Gallimard, 2002

- Rony Brauman, Eyal Sivan, Éloge de la désobéissance, Editions Le Pommier, 1999
 Les perversions médiocres (Cynthia Fleury)
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