Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Vers (ou pour) un « au-delà du colonial »

Vers (ou pour) un « au-delà du colonial »

« On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin. » (Johann Wolfgang von Goethe)

En 1978 Edward Saïd achevait ''L'Orientalisme* '' considéré comme l’ouvrage fondateur de la critique postcoloniale. La décennie suivante vit quelques dizaines d’universitaires historiens, littéraires et philosophes inaugurer les « études postcoloniales » dont le projet était d’aller au-delà de la critique humaniste du colonialisme et de ses conséquences culturelles.
Le postcolonialisme se veut un regard critique de l’historicisme européen pour un mouvement salutaire en faveur des populations, des minorités, et nations opprimées par la domination (culturelle et politique) du monde occidental[1]. Les raisons et objectifs de ce courant de penser sont: premièrement, rendre à voir le leurre de l'existence d'un monde faussement décolonisé, dans l’esprit comme dans les faits comme l’explique Jean-Pierre Dozon[2]. Deuxièmement, la relecture de l’histoire en la débarrassant des œillères de la culture occidentale afin de rompre son hégémonie, et faire valoir le point de vue des (ex-)colonisés tels qu’ils vivent aujourd’hui la mondialisation en s’affranchissant des bornes du continent intellectuel européen (Saïd, l’Orientalisme). Critique de la domination politique et culturelle de l’Occident sur le reste du monde, l’entreprise intellectuelle et politique de ce courant de pensée critique révisionniste vise l’émancipation des sociétés subalternes (Haïti, Inde, Côte-D’ivoire, Libye, Irak, Palestine, etc.) gisant encore sous l’arrogance démesurée des ingérences de l’impérialisme (des puissances occidentales), suite du colonialisme réducteur et destructeur. Et ceci, à partir de luttes culturelles s’inscrivant dans le déploiement d’épistémologies alternatives qui ne s’enferment point dans un essentialisme clos, mais visant l’ouverture de soi à l’autre dans ce que Homi Bhabha appelle la négociation (culturelle) et non la négation. Ainsi, contrairement à des critiques qui font de la pensée postcoloniale un outil au service de la domination (épistémologique et politique) du monde occidentale[3], Homi Bhabha dégage une approche théorique du postcolonialisme qui en a fait un courant de pensées critiques élaborant des stratégies par lesquelles l’obstacle que constituent les « restes indomptés » du colonialisme peuvent être surmontés pour arriver à un véritable « événement postcolonial ». C’est-à-dire, ce qui met en crise l’histoire. Ce qui arrive en tant qu’il arrive et rompt avec le passée, n’appartient pas à l’histoire et ne saurait être expliqué par elle[4]. L’événement en ce sens est un « au-delà de l’histoire ». Il est l’émergence de quelque chose qui n’existait pas auparavant, et qui induit une nouvelle image de la pensée témoignant d’une rupture, d’une coupure radicale pour dire comme Alain Brossat[5]. L’événement comme sortie de la reproduction du « même » colonial est déploiement d’un surpassement (dans et) de l’histoire. En ce sens, ne nous est-il pas possible d’appréhender le postcolonial comme une pensée de la dissidence, une philosophie qui vise par le déploiement opérationnel du concept quelque chose de l’ordre de l’événement ?

Ainsi, « d’un corps minoritaire », les réflexions de Gerard-Georges Lemaire inspirent d'interessantes pistes à explorer sur la question de l’au-delà nécessaire pour penser la problématique de l’émancipation des minorités, lorsqu’il écrit :

« Parler de minorités dans la pensée, c’est encore croire qu’il peut se maintenir l’illusion d’une pensée totalisante. Plus nous avançons et plus nous sommes forcés de constater que nous vivons clivés, partagés – même disloqués et écartelés. Si pensée il y a, elle ne s’infiltre plus que par contamination et n’affleure plus que fragmentée. Peut-être n’y a-t-il pas de pensée. Seulement des éclairs dans un kaléidoscope foudroyé. Sinon elle se cristallise en un mausolée de givre.

Il ne faut pas croire en effet que toute pensée est minoritaire ; elle recherche d’emblée la coercition.

Mais il ne faut pas ériger la dissidence au rang de discipline universelle. La dissidence est une révolte organisé contre une idéologie sans faille et qui n’admet qu’un seul jeu de questions et réponses. L’être dissident, c’est l’homme qui va vouloir échapper à ce dialogue. C’est bien évidemment une « folie ». Mais les fous ne sont pas des dissidents. Que sommes-nous ? Nous sommes des déplacées – hors contexte. C’est bien pour cela qu’il nous est besoin de décrire des mouvements plus complexes – par exemple celui qui rapproche d’un centre déjà excentré et rejette à des périphéries incertaines ; celui qui fait traverser des terrea incognitae dans l’entre-deux du sens ; celui qui fait entrer dans les limbes dantesques du fantasme et fait découvrir l’ambigüité et la perversion du palais acoustique de la langue. Où sommes-nous ? Où sommes-nous pour juger ? [6]»

Le mouvement est un concept clé dans la littérature de la critique postcoloniale. C'est en ce sens que Bhabha parle d'interstice dans lequel se forge des identités hybrides. L'hybridité est cette identité ambivalente par laquelle la pensée minoritaire doit explorer (et s'intéresser à) ce que Bhabha appelle "les positions du sujet", plutôt qu'à l'identité qui renvoie à l'idée de singularité, et plus spécifiquement aux moments où ces positions changent, où l'identité se déplace, comme le souligne Béatrice Collignon. Ainsi, écrit-elle, plutôt que de s'inquiéter jusqu'à l'obsession de définir les identités, il faut rendre compte de leur labilité et se garde ainsi de tout essentialisme pour penser l'émancipation.

Par Jameson Primé

[1] - Hart, Michael, L’histoire eurocentréé, Multitudes 6, Septembre 2001
[2] -Jean-Pierre Dozon, Une décolonisation en trompe-l’œil (Voir Pascal Blanchard et Nicolas Bancal, Culture post-coloniale, 1961-2006, Edition Autrement, 2006, pp. 195-202
[3] - Voir par exemple : Ella Shohat (Notes sur le postcolonial, 1992), Jean François-Bayart (Le postcolonial : un carnaval académique, 2010), Achile Mbembe (De la postcolonie, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, 2000) Kwame Anthony Appiah (In My Father House: Africa in the Philosophy of Culture, 1992)
[4] -Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie, p. 106-108 (Voir Deleuze et l’événement, p. 18)
[5] -Alain Brossat, Les serviteurs sont fatigués (les maitres aussi), L’Harmattan, 2013, p. 60
[6] -Jean Pierre Faye, Marc Rombaut, Jean-Pierre Verheggen, Minorités dans la pensée, Colloque Idem II : Namur, mai 1978, Payot, 1979, p. 266

***************************
Voir aussi
-BHABHA, Homi, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Payot, 2007
- BHABHA, Homi, Le tiers-espace, Entretien accordé à Jonathan Rutherford, Multitudes numéro 26 , Oct. 2006
-BIRNBAUM Jean, Vers un au-delà postcolonial,(Voir www.google.com / article en ligne)
-COLLIGNON, Béatrice Collignon, Note sur les fondements des postcolonial studies, EchoGéo, Numéro 1 Juin/aout 2007 (2007), p. 6 (Révue ÉchoGéo en ligne : www. Google.com).
*-SAID Edward Wadie, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1997 (1978)
-SAID, E. W., Culture et impérialisme, Fayard, Le monde diplomatique 2000, (Traduit de l’anglais par Paul Chemla)
-SPIVAK, Gayatri Chakravorty, Les subalternes peuvent-elles parler ?, éditions Armsterdam, Paris ,Mai 2009, (Traduit de l’anglais par Jerome Vidal)
Vers (ou pour) un « au-delà du colonial »
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :