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"Le rap créole : Pour une critique sociale de la culture du mensonge et du faux-semblant en Haïti"

Dès qu’il s’agit de questions (et/ou d'affaires) politiques, les paroles semblent incapables d’être en adéquation avec les moindres gestes et faits des acteurs haïtiens. De ce fait, le discours rappologique s’érige depuis son apparition dans la société haïtienne, vers le début des années 80, en porte-voix avant-gardiste pour dénoncer, revendiquer et contester les dérives politiques dont la dégénérescence sociale et la déchéance morale. Le langage rap créole porte en soubassement, quand ce n’est pas explicitement évoqué, d’acerbes critiques aux comportements et attitudes des acteurs du champ politique haïtien. Pour le rappeur haïtien, espace de perversions et de toutes les combines malhonnêtes en Haïti, le champ politique (« microcosme social » pour répéter Bourdieu)  n’a cessé de jeter des germes délétères dans toutes les autres sphères de la vie sociale haïtienne.

 C’est en ce sens que le groupe ORS a dans la musique ‘’Tout moun sou bluff’’ (Trad. franç. « Partout du mensonge ! ») dénoncé cette culture du mensonge trop longtemps entretenue :

  • An verite nou pran tròp blòf. […], nou vini chante, nou vini pale tròp blòf : STOP ! Anfèt, tròp defèt, e tròp trèt malonèt. Se sa k’ fè nan lemond antye on nous prend pour des criquets. Mannigèt sou mannigèt, yo ape fè n’ mache sou tèt, trennen tankou chyen e yo menm, y’ap byen mennen. […] Depi 1804 yo ap ba n’ bluff. »

(Trad, fr.) « En vérité, nous sommes trop longtemps dupés. Nous chantons et parlons pour dire : Stop ! C’est malhonnête, trop de promesses n’ont tenu. En fait, nous avions connu trop de défaites et trop de traitres malhonnêtes. C’est pour cette raison dans le monde entier on nous méprise. De mensonges en mensonges, ils nous rendent la vie impossible. Ils nous martyrisent, nous abandonnent. Et pourtant, eux ils vivent heureux. Depuis 1804 ils nous mentent.»   (ORS, Tout moun sou bluff)

La critique engagée des rappeurs haïtiens se réfère généralement au passé pour interpeller le présent et penser l’avenir. Pour eux, le cri de ‘’libète ou lanmò’’ : (Liberté ou la mort) prononcé comme d’une seule voix et qui avait servi de sève à la révolution haïtienne  ne prend jamais corps dans la réalisation des devises de « Liberté, égalité et Fraternité ». Les fils des masses d’esclaves qui servaient de chairs  à canons et de roues pour la « révolution » continuent  à être les objets d’oubli et de mépris social. Des « corps vils » dans une société de mépris.

Devant la constatation qu’aucun projet social à la hauteur de l’espérance révolutionnaire n’a été engagé en faveur des plus démunis, les générations des années 80 et 90 qui sont celles de toutes les souffrances sociales, refusent et dénoncent à travers le rap la descente de la société dans les plus profondes indignités. C’est dans cette optique qu' « Original rap staff[1]» (ORS)  n’hésitait pas dans les années 90 à critiquer sévèrement la déchéance sociale en s’attaquant directement aux institutions étatiques et même parmi les plus sacro-saintes comme la famille et l’église[2]. Ainsi, principal socle de relations sociales harmonieuses, la confiance est détruite par une culture du mensonge en développement croissant se disséminant partout  dans le tissu social haïtien par les dérives politiciennes.

La parole étant l’une des modes du langage à faciliter l’harmonisation du commerce humain, lorsqu’elle n’existe que dans l’inadéquation avec les actions, elle perd toute sa valeur humaine (et donc morale et sociale) d’utilité communautaire. À comprendre les rappeurs haïtiens, paroles et actes ne font pas bon ménage dans le commerce politico-social haïtien. Ce qui témoigne d’un partage du sensible nuisible à tout effort de construction d’un processus de développement social et humain basé sur le consensus. Toute bonne relation sociale se base sur un minimum de confiance mutuellement partagée. C’est en ce sens que Michela Marzano pense qu’une société où la confiance n’existe plus perd ses bases[3].

L’attitude des uns et des autres à l’égard de la parole donnée est un élément des plus nécessaires à la construction et l’affermissement du ciment social. Mais, quand la parole donnée perd de sa force sociale sous le coup d’actions contradictoires, les valeurs communes s’estompent et chacun ne se cherche que dans ses propres repères. Du coup, dans le partage du sensible s’installe une sorte de chaos social. D’où un conflit générationnel se dégage dans la pratique rapologique en Haiti. Ainsi, dès qu’il est question de traiter des sujets relatifs aux décadences morales et à la déchéance sociale et politique en Haïti, les anciens sont pointés par les rappeurs comme étant les responsables de la déroute et du drame haïtien[4].

 

                                                                                       Par Jameson Primé 


Notes:

[1] -Ce groupe est considéré par certains comme un classique dans la musique rap en Haïti.

[2] - ‘’Tout moun sou bluff » (Trad. Fr. : Partout le mensonge !) et « Tout moun se moun » (trad. Fr. : Chaque personne est unique), Album : Kè Pòpòz (Tranquille !), 1995

[3] -Michela Marzano, « Une société où la confiance n’existe plus perd ses bases », Entretien, Propos reccueillis par Sophies Peters, Source : La Tribune. Fr- 18/04/2011

[4] -Ici, il serait intéressant de voir le livre du biologiste environnemental américain Jared Diamond intitulé « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », trad. de l’anglais par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Nouveaux Horizons (voir en particulier le chapitre intitulé : ‘’Une ile, deux peuples, deux histoires : la République dominicaine et Haïti, pp. 395-413)

(Texte extrait du Memoire de sociologie-Master2 ("Voix et Voies du rap dans la societe Haitienne. Significations, perspectives et enjeux sociopolitiques ") , France, UNIVERSITE Paris VIII, 2012)

"Le rap créole : Pour une critique sociale de la culture du mensonge et du faux-semblant en Haïti"
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Cadet 15/12/2013 13:13

¨A comprendre les rappeurs haïtiens, paroles et actes ne font pas du tout bon ménage dans la société haïtienne¨.

Primé 15/12/2013 15:53

L'aloralité (socio-)politicienne en Haiti!