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Le « rap créole » par les pratiquants

"Les formes culturelles ne disent peut-être pas ce qu’elles savent, ne savent peut-être pas ce qu’elles disent, mais elles font ce qu’elles ont l’intention de  faire — à tout le moins dans la logique de leur pratique (1)."      Paul Willis

""La jeunesse sait ce qu'elle ne veut pas avant de savoir ce qu'elle veut (2).""  Jean Cocteau 
         
Quel sens les pratiquants du rap créole (rap haïtien) accordent-ils à leur pratique ? Par une telle interrogation, le but fixé ici est de voir en quoi les représentations de l'action rappologique des pratiquants haïtiens de rap s’inscrivent-elles dans un partage de normes et de valeurs par lesquelles il leur est possible de passer d’une culture subie à une conscience collective qui soit à même de prendre dans la sociabilité dégagée une forme de résistance en vue de nouvelles actions sociales transformatrices du système social et politique en place. En ce sens, comment envisagent t-ils leurs actions dans les relations qu’ils entretiennent entre eux et avec d’autres acteurs sociaux ? Quelles raisons sociales les font agir de telles manières plutôt que telles autres ? Et, l'entreprise rappologique s'inscrit-elle toujours dans une unité totalisante d’un mouvement social ?
Comme il peut être constaté, l’objet de la présente partie consacrée à l’analyse des données recueillies lors des entretiens qui ont été réalisés à Port-au-Prince (Haïti) et celles de certains textes (ou extraits de textes) de musique de rap haïtien, porte sur la signification et la direction (sociale, culturelle et politique) de l’action rappologique. J’entends par action rappologique, le comportement (ou l'attitude sociale) du pratiquant de rap en relation avec les normes et valeurs de la culture rap en partage avec d’autres acteurs sociaux. À ce point de l’analyse, les idées les plus fréquemment revendiquées dans le rap créole sont à évoquer  afin de permettre l’illustration d’une plus ou moins grande compréhension du sens que les adeptes haïtiens de la culture rap se font de leur pratique. À savoir, voix des sans voix (des oubliés et laissés pour compte), activité libératrice, quête d’identité et de reconnaissance, engagement dans le sens d’une transformation sociale des conditions d’existence, etc. En ce sens, le rap créole est présenté par les pratiquants comme un « espace social dont un lieu culturel et artistique qui permet  non seulement un travail sur son moi à travers son propre corps, mais aussi défier des structures sociopolitiques qui façonnent de leurs descriptions multiples le moi et le langage. Ce qui, selon eux, permet aussi d’instiller des attitudes et des styles de conduites susceptibles de favoriser et de soutenir des transformations sociales.
 
« Rap kreyòl vle di: Jèn Ayisyen ki mete tèt yo ansanm pou yon kòz. Imajine ou zanmi m’ pou tèt mwen konnenn ou konn rap, mwen di w konsa ann ale. Mwen pa menm gen yon goud non. Ou sonje bagay sa ? Epi, kote te gen 2 moun kounye a li vini 4, 6 vin 10. N’ap reyini ansanm (pou m’ montre w sa ki rap kreyòl la wi) pa gen youn nan nou ki gen yon goud, nou lekòl. Tande ! Si youn nan nou gen yon tilajan, li ka 5 dola (25 goud), li achte yon pen avèk zaboka. Mande yon nèg, tout MC, epi li koupe li tout moun manje. Se sa ki rap kreyòl ki vin fè nou konprann nou gen yon mouvman. (…) Rap kreyòl pou mwen siyifi lanmou, Tèt ansanm ».
 
« Le rap créole veut dire : ‘’Des jeunes haïtiens qui s’engagent ensemble pour une cause’’. Imagines-toi mon ami, le fait de savoir que tu peux rapper, je te dis allons-y. Je n’ai même pas une gourde. Tu t’en souviens ? Et puis, deux personnes deviennent quatre, puis six, puis 10, etc. Nous nous réunions ensemble (pour te montrer ce que c’est que le rap créole), personne d’entre nous n’avait de l’argent. Nous étions à l’école. Écoute bien! Si un seul d’entre nous a de l’argent - (qui pouvait être 25 gourdes - quelque gourde, il achete du pain et des avocats  - vas demander aux autres anciens MC’s - puis il le découpe en plusieurs morceaux et nous tous nous mangeons ensemble. C’est cela le rap créole et à partir duquel nous avons pris conscience que nous avons un mouvement. (…) Pour moi, le rap créole signifie amour et vivre ensemble. » (DJ Zoe Nas)
 
Ainsi, on comprend que s’engager et s’investir dans la pratique culturelle du rap en Haïti répond au besoin de jeunes socialement en mal d’être. Ces derniers tentent de se rassembler en potentialités diverses pour repondre au défi d’une société de mépris qui les nie dans (et pour) ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils peuvent. En tant que sujets sociaux qui vivent le sentiment du déni, les pratiquants du rap créole entendent mener une lutte pour la reconnaissance. Et cette lutte a une double portée sociale, en ce sens  qu’elle est à la fois générationelle (mise en accusation réciproque des anciens et de la jeunesse quand aux différents problèmes de la société haïtienne)  et esthétique (les normes et les valeurs de la sociabilité du rap sont soumis au régime de la dénégation sociale). Ainsi, par le manque de visibilité sociale auquel ils sont soumis dans la société haïtienne, la jeunesse et le rap paraissent du coup avoir un même destin.
 
 
1- Paul Willis, Learning to Labour: How Working Class Kids Get Working Class Jobs, COLUMBIA University Press (1977)
2- Jean Cocteau, in De la difficulté d'etre,  Editions Livre de poche, Mars 1993
 
 
(Chap. 3) Suite ................................................
 

Voies et voix du rap dans la société haïtienne

Significations, perspectives et enjeux sociopolitiques

 

Par 

Jameson Primé

 

 Université Paris8, 2012

Le « rap créole » par les pratiquants
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