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Le rap créole : Une réponse au déficit du système éducatif Haïtien et une perspective professionnelle (?)

‘’Meme si la vie semble n’a pas de sens, qu’est-ce qui nous empèche de lui en inventer un ?’

  Lewis Carol (in ''Alice au pays des merveilles'')

 

          Depuis le début des années 90, à tous les niveaux du système éducatif haitien l’échec d'un très grand nombre de jeunes aux examens d’État (rites de passage de la formation classique à l'enseignement supérieure et à la vie professionnelle) organisés par le ministère de l’éducation nationale, affiche une constance et une croissance socialement très marquées[1]. Les politiques éducatives haitiennes font défaut, car elles n'ont jusqu'à date repondu à aucune véritable démarche vers le progrès social et humain dans la dite société. Du "Baccalauréat allégé" (qui consiste en une diminution des épreuves par une sorte de tirage au sort des matières suivies en salle de classe) au "Baccalauréat permanent" (possibilité pour l’élève qui n'a pas réussi des examens de pouvoir  les reprendre au cours de l'année académique qui suit dans l'une des deux sessions organisées pour la circonstance), le système éducatif haitien autant que tout autre appareil d'Etat à fonctions regaliennes, ne dispose pour pallier à cet énorme problème social de plus en plus réel, d’aucun dispositif d’assistance, d'insertion et de réinsertion scolaire et/ou professionnelle des jeunes livrés à eux-memes. Ainsi, de ce fait d'aucune mise en place d’actions en direction des jeunes, ces derniers en affrontant l'échec scolaire (ce qui est très fréquent comme je l'ai noté plus haut) se retrouvent dans la très grande majorité des cas, sans aucune véritable perspective d’avenir.

Plus de 80 pourcent des établissements de formation classique sont privés, ainsi que la quasi totalité des centres d’enseignement supérieur [2]. Il nous faut noter qu’en Haïti, les jeunes qui échouent aux examens d’État sont généralement dépourvus de moyens économiques capables de leur permettre la reprise des études. Les prix de la scolarité étant très élevés par rapport au niveau de vie de la  majorité de la population qui vit sous le seuil de pauvreté avec moins de deux dollars par jour [3]. Ainsi livrés à eux-mêmes, abandonnés et désoeuvrés, "des" jeunes se refèrent au « rap » "comme" ne croyant plus aux valeurs que l’école peut offrir. L’enquête sur laquelle est fondée la qualité et la base empirique de ce travail de recherche témoigne en apparence d’une telle donnée sociologique[4].

En créant des textes, les jeunes racontent leur existence[5]. Adeptes ou simples publics, ils prononcent ou écoutent des récits de la vie quotidienne faite de mépris, de misères, et de galères[6]. Ces recits qui racontent des souffrances sociales de toute sorte sont souvent accompagnés de dénonciations des politiques publiques désintéresées à leurs causes comme à celles de toutes les minorités souffrantes, dans des mots dé-policés sous le langage de l‘injure. Le fait de dénoncer leurs conditions de vie et les discriminations dont ils sont victimes, témoigne d’une prise de conscience de leur position par rapport aux autres, et à se poser la question: Comment alors entrer dans le jeu social et (vouloir) y tenir un rôle?[7]. Par une telle interrogation, on peut bien se référer à cette pensée de Jean-Paul Sartre selon laquelle: “l’important ce n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous”.

La puissance sociale du discours porté par ces jeunes rappeurs haitiens réside dans leur capacité à transformer en actions constructives de voix, de voies et d'identité sociale, toutes les discriminations et le mépris dont ils sont victimes depuis leur naissance. Ainsi le rap semble aujourd’hui pour les jeunes issus des quartiers populaires, la possibilité (ou du moins, le moyen) de retrouver une voix et une identité. La jeunesse (écrit Jean Cocteau dans "La difficulté d'etre") sait ce qu'elle ne veut pas avant de savoir ce qu'elle veut.

Pour Véronique Bordes, « ce genre d’action permet aux jeunes de se situer par rapport aux autres, de montrer qu’ils ont des savoir-faire même si l’institution ne les perçoit pas toujours et, au travers d’interactions, de se socialiser au sein d’une société qui n’est pas bienveillante.La conscience de ne pas vraiment appartenir à une société, qui l’a pourtant vu naître, entraîne le jeune des ghettos (…) à trouver d’autres moyens pour se construire. La pratique du rap parait en être un. S’il permet une prise de parole, il est aussi à l’origine de la construction d’une identité pour le jeune interprète. (… ) Le rap accompagnant le processus là où les agents de socialisation ont disparu depuis ces dernières années. L’interaction qui se construit entre les jeunes rappeurs d’un même groupe ou de groupes différents, veut permettre une construction de normes, de devoirs pour arriver à la création d’un rap qui sera l’identité d’une personne, d’un groupe et d’un quartier. [8]» En ce sens, on peut comprendre qu’en Haiti les amateurs du rap marquent leur territoire pour se donner une identité contruite dans la misère et l’humiliation par la formation de leurs propres réseaux de survie, de communication et de pratiques culturelles. 

« … Nèg yo te just jije bon pou n’ fè yon komite pou nou jere MC yo e pou nou jere jenn ki ap vini yo. Pou n’ ka jere jenn ki ap vini yo, se yon structure (estrikti) pou nou fè, yon « structure légale » e pou nou di bon ; yon nèg pa chante pou chante, chante se yon promosyon li ye.  Kounye a nèg ka di rap kreyòl se yon profesyon. Profesyon nan ki sens, se paske nèg ka viv de rap kreyòl la. Mwen menm mwen se yon animatè, E mwen just viv de li. Nan emisyon m’ lan, lè m’ap pale ak yon jèn ki di : Obenson pa gen espwa nan ghetto a. Chak premye manje nèg la manje se a midi ou pita. Nèg la konnen si li antre nan rap kreyòl la si li gen team, li gen detèminasyon omwen li ka vini bòs demen sidyeve. Li ka pa milyonè imedyatman, men au fur et à mesure, lè l’ap jwe program, lè l’ap rive li ka fè toune nasyonal e toune intènasyonal, Mwen menm mwen fyè pou m’ pale de rap kreyòl. »

« Nous avions jugé bon de monter un comité pour gérer les MCs et les jeunes qui vont venir. Et pour les gérer, il nous faudra monter une structure, une « structure légale » et dire : On ne peut pas rapper pour rapper, rapper est une promotion. Maintenant, on peut dire que rap créole est une profession. Profession dans le sens qu’on peut gagner sa vie dans la pratique du rap.  Moi, je suis un animateur de rap, je gagne ma vie avec. Dans mon emission, quand je communique avec les auditeurs, les jeunes me disent : Obenson, il n’y a plus d’espoir dans le ghetto ! Son premier repas c’est toujours après midi ou plus tard. Mais, le jeune sait que s’il entre dans le « rap créole », s’il a une équipe qui l'accompagne et de la détermination, il peut ne pas devenir riche demain, il peut ne pas devenir millionnaire, mais au fur et à mesure qu’il performe dans des tournées nationales et internationales.... Je peux dire que je suis fier du rap créole. » (Obenson Philogène, animateur rap créole, in Entretien)

 

De l’idée de la professionnalisation du rap créole en Haïti, les récits de rappeurs comme DRZ et Ray-G Mafia corroborent le point de vue de l’animateur rap Obenson Philogène.

 

« M kapab di rap la promèt ak jenn yo yo vi miyò. Paske gen anpil jèn ki t ap viv e ki gen fanmi yo a letranje ki pat janm vle regle anyen pou yo. Yon nèg gen dwa te anvi konn New York, ou anvi konn LA, ou anvi konn Miami, fanmi w pa janm regle anyen pou ou pou konnen l’. Aktyèlman la gen anpil atis nan rap, se rap ki fè yo konn peyi etranje. Se rap ki fè anpil nèg kounye a ap manyen kòb. Tankou nèg la pat gen yon profesyon nan men l’, nèg la pat gen profesyon, just li konn rap..  li chèche antre nan rap, li konn rap epi li ka pati, li ka fè kòb. …Wi ! li vini kòm yon profesyon »

« Moi, je peux dire que le rap promet aux jeunes un meilleur avenir.  Parce qu’il y’a beaucoup de jeunes qui avait des parents à l’étrangers qui ne prenaient pas soin d’eux. Certains avaient envie de connaitre New York, tu as envie de visiter LA ou Miami, leur parent n’ont rien fait pour eux. Actuellement, il y’en a plein d’artiste dans le rap, c’est grace au rap qu’ils ont pu visiter d’autres pays. C’est grace au rap que plein de jeunes aujourd’hui arrivent à avoir un peu d’argent. Par exemple, certains n’avaient pas de profession, ils n’avaient pas de profession mais il savait rapper, ils font en sorte de pratiquer le rap. Ils pratiquent le rap, et ils arrivent à voyager et gagner de l’argent. Oui, le rap est devenu une profession. » (DRZ, rappeur, in Entretien)

En ce sens, en Haïti si le rap serait devenu une profession comme l’affirme nombre des pratiquants, quel est l’apport de cette professionalisation au processus de lutte pour la transformation sociale que clament ces derniers depuis Master DJi ? Cette professionalisation - du rap créole - (dans sa forme marchandisée et marchandisable) porte t-elle le signe d’un désengagement social vis-à-vis des minorités par une certaine forme de sa dépolitisation?

 

Notes_________________________
1-“C’est une constance. Le taux d’échec au baccalauréat haïtien varie toujours entre 65 et 70%. Les facteurs expliquant ce phénomène sont pluriels. Les conditions de travail des enseignants, l’accroissement du nombre des écoles « borlettes » et le manque de formation des professeurs en sont quelques uns. Les syndicats-enseignants sont les premiers à crier au scandale face au faible taux de réussite au baccalauréat cette année. Insatisfait, le coordonnateur de l’UNNOH, l’un des plus influents, assimile même à la catastrophe le taux de 37,08% de réussite. « Mais il n’y a rien d’anormal », pour le professeur Josué Mérilien, car « c’est la constance depuis plusieurs années».  (“L’échec une opportunité de recommencer “(Article) Eddy Jackson Alexis, Journal Le Matin, 07/09/2012)
 (“Baccalauréat: L’échec interpelle!” (Article) Aline Sainsoivil, Journal Le Matin, 27/8/2012)
Voir aussi: “Le baccalauréat haitien en Question”, Serge Petit-Frère,  Le Nouveliste, 31 Mai, 1995 
2-Il faut réformer le système, Paul Yves Fausner, Le Nouvelliste | (article) Publié le : vendredi 24 août 2012 (Voir: UNICEF Haiti-Education-L’accroissement  de l’offre publique, www.Google.com)
3-Voir Alain Gilles, « La raison rentière » (2012), Rencontre. Revue haitienne de société et de culture, no 24-25 (Voir aussi Leslie Péan, Haiti: Identité et transformation sociale (partie 3), Réseau alternatif haïtien d'information (ALTER PRESS), mardi 24 juillet 2012)
4-Dans l’enquête menée sur les pratiquants haitien de rap dans le cadre de ce travail, l'analyse des données ont revelé sur les neuf (9) enquetés ; deux (2) ont fait des etudes universitaires, un  (1)a arrêté les etudes après la formation classique, cinq (5) n’ont pas réussis les examens officiels du baccalauréat don’t quatres ont arreté, et le dernier devait subir l'epreuve des examens officiels du baccalauréat première partie à la fin de l’année académique en cours, soit en juin 2012.
5- M. Boucher, Le rap, expression des lascars. Significations et enjeux du rap dans la société française, Paris, L’Harmattan, 1998
6-Francois Dubet, La galère: jeunes en survie, Paris, éd. Fayard, 1987
7-Bordes Véronique, “Être rappeur et devenir acteur de la société, ou comment prendre place en s’inscrivant dans une pratique juvenile”. Texte présenté dans le cadre du colloque "Adolescence entre défiance et confiance", centre des archives du monde du travail de Roubaix les 5, 6 et 7 avril 2006.
8-Op. cit.

 

          Voix et voies du rap dans la société haïtienne

              Significations, perspectives et enjeux sociopolitiques

                             

       Jameson Primé

 

                      Université Paris VIII, 2012

 

 

 

   Rappeur : Croquis de hip hop chant chanteur dans un microphone. Vector illustrationRappeur : rappeur. Banque d'images Rappeur : rappeur illustration vectorielle

Pratique rap et éducation en Haiti

Le rap créole : Une réponse au déficit du système éducatif Haïtien et une perspective professionnelle (?)
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Ralphson PIERRE 28/06/2013 16:23

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