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Le Rap: une musique populaire (Rap et idées reçues)

Une musique populaire              

 « Il n’y a plus d’art populaire parce qu’il n’y a plus de peuple. »  André Malraux

 

Généralement employé pour marquer la frontière (culturelle, sociale et économique) entre les différentes classes sociales, le terme "populaire" (ambigu et problématique) est employé dans une perception muséale des beaux arts qui refuse toute légitimité esthétique à la culture des classes défavorisées d'une population donnée. Par l’emploi de ce terme, une division de la société s’établit et par laquelle les sources de l’invention semblent être asséchées par la haute culture de l’élite ségrégationniste. Il faut noter que déjà, en contribuant à l’établissement d’une sociologie de la musique, Théodor W. Adorno, le premier à thématiser la musique populaire, critique et rejette toute les musiques à l’exception de la tradition de musique savante allemande qu’il juge la seule légitime et sérieuse. Et dans une approche nietszchéenne, il voit dans la culture de masse comme ce qui rend l’homme impuissant, ce qui l’abaisse jusqu’à l’exterminer. C’est à ce même point de vue que l’essayiste et sociologue français contemporain Alain Soral estime la culture hip-hop. En ce sens, les arts dits populaires (comme le rap) peuvent se développer et se réaliser sans susciter la moindre attention digne d’être mentionnée dans les discutions théoriques.

Comme l’ont fait remarquer Jacques Tatyana et Ferrand Laure, une approche critique marquée de préjugés musicaux et un mépris des manifestations populaires est aujourd'hui obsolète, dans la mésure où la culture de masse dont la musique populaire est réappropriée par différentes minorités et constitue une matière première dans la création musicale de nombreux courants artistiques [1]. 

Renvoyant à une sorte de ‘’mépris’’ à l’égard de ce qui est des couches sociales les plus faibles, la musique « rap » est en ce sens perçue comme issue de petit gens à la fois vulgaires et vides de tout ce qui peut être en rapport avec du beau, du vrai et du bien. C’est-à-dire, ce qui relève socialement de la considération et du respect. Ainsi, le populaire s’entend comme des formes et pratiques sociales « non-savantes », frustes et ignorantes issues du peuple et n’appartenant qu’au peuple, au grand public, au plus grand nombre, à la foule. À une telle conception peut être évoqué le fameux proverbe rapporté par Machiavel dans son neuvième chapitre du "Prince" selon lequel << tout ce qui se fonde sur le peuple se fonde sur la boue>>.  Dans une telle perspective, le terme populaire ne s'emploie que pour établir la distinction entre "gens" et "petits gens" en catégorisant la société en ceux d'en " haut" et ceux du "bas". Mais cette manière d'appréhender le populaire n'est qu'un pret-à-penser idéologique fait d'opinions et de regards de certains groupes plus ou moins aisés vis-à-vis d'autres groupes moins parmi les favorisés au sein des sociétés. Pierre Bourdieu écrivait déjà: << à chaque position correspondent des présuppositions, une doxa, [...]>>[2]

Le savoir étant toujours une construction, et même une préconstruction et une reconstruction, la compréhension du monde n'est évidemment pas un phénomène simple. Il existe une précompréhension qui est sociale, fondée sur le goût, le comportement, c'est-à-dire sur « les slogans du bien-penser ». C’est ce que Bourdieu, reprenant un terme de Durkheim, appelle « conformisme logique »  pour indiquer ce processus décisif pour la conservation de l'ordre social. C’est-à-dire, « l'orchestration des catégories de perception du monde social qui, étant ajustées aux divisions de l'ordre établi (et par là, aux intérêts de ceux qui le dominent) et communes à tous les esprits structurés conformément à ces structures, s'imposent avec toutes les apparences de la nécessité objective » [3]. D’où la fonction sociale première de telles opinions sur le populaire est son service à l’idéologie dominante afin de convertir les structures sociales en principes de structuration, en manière d'organiser le monde social. Ainsi, l’histoire, la culture se trouvent convertir en essence, en nature.

Difficilement définissable, le populaire serait (selon l’approche évoquée plus haut) ce qui touche tout le monde à l'exception de ceux-là qui en font un rejet comme les conservateurs, qui deviennent du coup, peut-on le dire ainsi : des marginaux.

Et pourtant, il faut souligner que depuis un certain temps la culture d'un pays semble se définir de moins en moins en fonction de sa culture officielle (c’est-à-dire de celle des élites et des dirigeants) mais plutôt par ses différentes productions culturelles reconnues et/ou nouvellement connues. Ainsi, la musique populaire se trouve en opposition à la musique savante et la musique traditionnelle qui sont généralement diffusés scolairement ou oralement à de petites audiences. Dans ce présent travail de recherche, l’exemple du « rap créole » et de la musique « compas » [4] dans le cas haïtien reste plausible.

En désignant un genre musical très connu et apprécié par le plus grand nombre, est populaire, toute musique généralement distribuée à de larges audiences via l'industrie musicale  et destiné au grand public - vu d’en haut comme une multitude de « sans» que Jacques Rancière appelle les « sans-parts » de la société (« sans-cultures », « sans savoirs », « sans biens », etc) [5] .

Ainsi, prise dans une perspective sociologique, il faut dire qu’en s’inscrivant dans des rapports de classes, la musique populaire qualifiée de bruit est soit entendue ou subie. Selon une approche Deweyenne de l’art [6], dans une sorte de construction en principe d’un système de dispositions structurées et structurantes qui se constitue dans la pratique et orientée vers des fonctions pratiques [7], des chercheurs spécialistes et théoriciens des pratiques de vie des jeunes, tels que Richard Shusterman et  François Dubet, s’accordent contre tout idéalisme intellectualiste pour montrer que le rap en mettant en mots des sentiments qui s’appuient sur les conditions réelles d’existence délivre une tresse de messages criants des faits saillants et innombrables de la vie quotidienne. En ce sens pense A. Pecqueux, pour (tenter de) saisir la spécificité de l’action (ou de la pratique) rappologique, il est important de replacer dans l’espace de réalisation de leur art  et de son jugement par des publics les acteurs, c’est-à-dire, les remettre en contexte.

Pour conclure, je dirai que le terme « populaire » attaché au rap pour le qualifier en tant que genre (et/ou style) de sonorité (musicale) renvoie beaucoup plus proprement à une mise en référence à l’origine sociale des pratiquants du rap - élevés généralement dans les conditions les plus précaires des groupes sociaux défavorisées - qu'à une certaine incapacité intellectuelle viscérale, et donc intrinsèque, par laquelle certains critiques (comme Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Alain Soral, Xavier Raufer)[8] veulent bien les définir. 

 

Notes:
1 - Jacques Tatyana et Ferrand Laure, « Éditorial », Sociétés, 2009/2 n° 104, p. 5-11. DOI : 10.3917/soc.104.0005
2 -Pierre Bourdieu, 1979, p. 267
3 -Ibid, p. 549-550
4 -La musique ‘’Compas’’, née dans les années 50 par le saxophoniste Haïtien Nemours Jean-Baptiste, a toujours été considéré comme étant la musique fétiche des Haïtiens et tout particulièrement, celle socialement et culturellement légitimée par les adultes. Mais depuis plus d’une décennie, la musique rap, adulée par une très grande partie de la jeunesse (plus connue en Haïti sous la dénomination de ‘’Rap kreyol’’,) joue dans une sorte de lutte « indirecte » avec le compas la place de numéro un dans l’audience de  l'écoute musicale en Haïti. Je pense qu’un travail de recherche serait très intéressante pour voir, comprendre et rendre à voir les tendances des publics concernant le phénomène de l’écoute et de la pratique musicale en Haïti.
5 -Jacques Rancière, La mésentente, Editions : Galilée, Collection La philosophie en effet, Paris, 1995
6 -John Dewey, L’art comme expérience (dir. Jean-Pierre Cometti), Editions Farrago, 2005

     Voir aussi : William Labow, Le parler ordinaire, éd. Minuit, Col. Le sens commun, Paris, 1998
7 -Voir Pierre Bourdieu, Le sens pratique (Chapitre 3 : Structures, habitus, pratiques), Editions de Minuit, Col. Le sens commun, Paris, 1980, p. 87
8 -Voir et écouter en ligne sur www. Youtube.com les critiques de chacun de ces quatre auteurs sur la pratique rappologique et spécialement celle qui se fait en France et aux Etats-Unis d’Amérique. Mais, il faut noter aussi qu’il y’a la contre-critique des critiques de ces d’intellectuels par d'autres figures, telles que les philosophes Alain Badiou et Eric Hazan.

 

    Rappeur : Rappeur    Rappeur : rappeur illustration vectorielle Les artistes de hip-hop stock photography

 

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