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Les étudiants haïtiens en France : Des migrants (haïtiens) comme les autres ?

Comme Martine Fournier se le demande au sujet des nouveaux étudiants de France : « Qui sont les étudiants d’aujourd’hui ? », je me demande : Qui sont les étudiants haïtiens de France d'aujourd’hui ? De quelles catégories sociales et économiques proviennent-ils d’Haïti? Quels sont leurs parcours de vie ? Leurs conditions matérielles d’existence ? Leurs projets d’avenir ?

S’il existe depuis des lustres des haïtiens sur le territoire français, les premiers groupes ont été constitués en grande partie (comme l’a fait remarquer Roger Bastide dans la publication de l’enquête menée en 1970 sur les « haïtiens en France ») d’étudiants. L’immigration étudiante haïtienne en France est de très vielle date. Si l’on regarde dans l’histoire d’Haïti, beaucoup d’intellectuels haïtiens du XIXème siècle ont passé au moins un séjour d’études dans l’Hexagone. Ainsi comme nous l’avions relaté dès le début de la première partie de ce deuxième chapitre, le premier véritable travail de recherche réalisé sur la communauté haïtienne en France métropolitaine faisait état de 300 étudiants sur une population de 400 ressortissants haïtiens. Le reste ne se constituait que d’éléments aisés de la classe moyenne, bourgeoise et urbaine d’Haïti.

Les travaux sur l’immigration haïtienne en France sont très peux nombreux, alors il n’est pas du tout étonnant que ceux sur les étudiants haïtiens le sont aussi et même davantage pour ne pas dire inexistants. Selon C. Guillon-Delachet, il y a toujours eu une immigration haïtienne estudiantine en France et celle-ci est généralement issue des couches supérieures ou aisées qui venaient pour étudier et repartaient par la suite en Haïti. De ce fait, comme on l’avait signalé dès l’introduction de ce présent travail de recherche, aborder la question des étudiants haïtiens en France, c est d’abord et avant tout s’inscrire dans une problématique de la migration haïtienne.  Si le nombre global des immigrés haïtiens en France reste inconnu des autorités françaises compte tenu du nombre de clandestins, nous pensons que celui des étudiants haïtiens serait plus ou moins facile à connaitre dans la mesure où l’exercice de la qualité d’étudiant requiert des procédures institutionnelles et administratives relevant du contrôle des autorités publiques françaises. Et pourtant, malgré nos incessantes recherches et documentations, on n’est pas arrivé à connaitre le nombre réel les concernant.

Dans la première partie de ce deuxième chapitre, j'ai fait le point sur la migration haïtienne en France, un phénomène qui existe depuis des lustres selon R. Bastide. Le nombre des haïtiens en France avant les années 60 n’est pas révélé ou du moins restait inconnu, mais celui de la décennie 60-70 était en nette croissance compte tenu de l’effectif de 1960 qui était évalué à 100 à celui de 1970 qui passait à 400 Haïtiens dont plus de 70 % d’étudiants. Ainsi, malgré l’indélébile passé historique qui lie culturellement et politiquement Haïti à la France, les travaux sur l’immigration haïtienne en France avant les années 60 sont quasiment inexistants. Et celle (l'immigration) des années 60 -70 était de petites vagues composées d’étudiants et personnes issues des classes dirigeantes et moyennes, parlant assez bien le français. Ce n’est que dans la période d’entre la fin des années 70 et le début des années 80 qu’une arrivée massive de populations issues des couches populaires a été observée.

   Ainsi, l’immigration étudiante haïtienne en France est concomitante de l’immigration ordinaire. Ou du moins peut-on dire, vu le cas de figure qu’on ne cesse de présenter,  l’immigration étudiante haïtienne en France a précédé dans une certaine mesure  la grande migration de masse d’haïtiens issus de couches sociales défavorisées tout en continuant de l’accompagner par la suite. Contrairement à l’immigration haïtienne dans un pays comme les Etats-Unis qui débutait avec ses vagues d'individus de couches populaires, la France a été dans le temps la destination privilégiée des élites haïtiennes.  Le Canada  dont l’immigration haïtienne est aussi de vieille date, a quant à lui récupéré une très grande partie de la classe moyenne haïtienne composée de cadres formés en Haïti et/ou à l’étranger (principalement dans un pays comme la France) par une politique  d’ouverture à l’immigration - implicitement « choisie » - avec un service d’ « accueil » des plus attirant.

Comme je l'ai précisé dans le troisième chapitre, en ce qui concerne l’immigration haïtienne en France de la fin des années 60 et le début de 70, à part quelques politiciens des gouvernements (successivement) déchus, les premiers migrants haïtiens en France étaient en général des étudiants de familles aisées et surtout de la bourgeoisie mulâtre et classe moyenne haïtienne. L’immigration populaire est venue plus tard surtout avec le climat politique répressif  des années 70 dont  les turbulences politiques incessantes qui suivirent depuis la fin du régime dictatorial des Duvalier au milieu des années 80 (en 86) jusqu’à aujourd’hui. Cette immigration populaire a drainé et draine encore l’immigration étudiante, mais avec un nivellement par le bas. Car, les immigrés haïtiens de France issus des couches paysannes et populaires ne cessent de saisir quand l’occasion se présente favorable de faire venir leurs enfants d’Haïti pour regroupement familial avec projet académique ou ils aident un jeune parent à entreprendre des démarches en vue de la poursuite des études et l’obtention d’un diplôme français susceptibles de leur ouvrir toutes les portes de la réussite professionnelle et de meilleures perspectives de vie. C’est en ce sens que la France demeure malgré tout une destination privilégiée des jeunes étudiants de la masse haïtienne d'aujourd'hui.  La France est pour tout jeune haïtien issu de la classe populaire un pays d’une grande culture au sein duquel l’acquisition d’un diplôme assure une carrière professionnelle et/ou politique au retour du pays après un séjour d’étude. Ces derniers, une fois retournés au pays, s’imposent plus ou moins facilement dans la vie professionnelle autant que dans la vie politique parce qu’ils sont perçus comme détenteurs de savoirs (scientifiques et meme de "compétences?") capables de transformer la société. Ce qui reste pour beaucoup une illusion. Et il faut dire que tout ceci n’est qu’un héritage des élites haïtiennes qui ont toujours priorisée la culture européenne, et spécialement française, au détriment de la culture nationale et de toutes les formes de représentations et savoirs locaux.

C’est en ce sens que j'évoque ici ce passage de l’ouvrage collectif de Roger Bastide et ses collaborateurs sur ‘’les Haïtiens en France’’ lorsqu’il écrit : « Choisir la France comme « ailleurs », c’était aussi, pour cette classe moyenne haïtienne, découvrir « une civilisation très ancienne et très avancée », atteindre « la terre promise de la culture », voir « Paris, la ville lumière », vivre au « centre intellectuel et artistique du monde », au pays « du théâtre et de la littérature », sur la terre de « Victor Hugo, de Baudelaire et de Sartre », parmi des « Français qui sont des gens très cultivés… ».

Ainsi ces auteurs  pensent que pour cette classe moyenne haïtienne, la France ne représentait pas seulement un « ailleurs » où l’on pourrait travailler et faire des études, mais aussi un pays où les gens étaient polis, aimables, courtois, avaient de bonnes manières, hospitaliers et cordiaux. Cette vision idyllique transmise par l’école, la famille et la littérature disparait dès qu’il y a confrontation avec la réalité française. Quelque mois suffisent à ces Haïtiens pour démystifier ce pays merveilleux, pour se rendre compte que ce pays aimable n’est pas le paradis de leur enfance.

Aujourd’hui, cette catégorie sociale qui a constituée la première grande vague de la migration haïtienne en France avec sa très forte composante étudiante considérée comme le noyau dur de cette communauté se tourne aujourd'hui en général vers l’Amérique du nord, et     particulièrement les Etats-Unis et le Canada. Si cette catégorie sociale priorisait à un moment donné le français comme langue d'échange au détriment du créole, aujourd’hui elle accorde une place de choix à l’anglais (l'américain) vis-à-vis du français. Il est une constante sociale et sociologique haïtienne, à savoir que les individus (socialement et économiquement) aisés, les élites, se mettent toujours à fuir les lieux (géographiques, sociaux et culturels) investis par les couches paysannes et populaires afin de marquer de plus en plus leur différence (économique, sociale et culturelle) dans le mepris social des autres.

Aujourd’hui, les étudiants haïtiens de France ne sont pas, dans la très grande majorité des cas, de la classe des nantis qui constituait hier plus de 70 % de la communauté haïtienne de France qui venaient faire leurs études pour retourner ensuite au pays. Ainsi, je me préoccupe dans le cadre de cette recherche de voir et rendre à voir les conditions dans lesquelles évoluent cette nouvelle catégorie d’étudiants haïtiens en territoire français, leur trajectoire social (familial, académique et professionnel), les circonstances, les projets et les attentes de leurs départs d’Haïti,  leurs expériences en France ainsi que leurs visions de l’avenir en ce qu’ils conçoivent comme projet en relation avec leur pays d’origine autant qu’à leur société d’accueil.

 

Extrait du deuxième chapitre de mon Memoire de sociologie (MasterI), intitulé:"Etudiants haitiens en France métropolitaine: migrations et perspectives d'avenir". Cas des étudiants haitiens de l'université Paris8. présenté au département de sociologie de l'université Paris8 en 2011

Sous la direction de Madame Claire Lévy-Vroelant

 

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-Toutes les recherches sur la migration hattienne en France rapportent cet élément. Qu’il s’agit de Roger bastide, «les haïtiens en France », de Claude Guillon-Delachet : « la communauté haïtienne en Ile-de-France» ,  de Fredo Cyril-Saintimé : « Les migrants haïtiens à Saint-Denis. Quelle intégration ? » ou de Wiener-Kerns Fleurimond : « La communauté haïtienne de France : Dix ans d'histoire 1991-2001 ».
- C. Guillon-Delachet, Ibid., p. 43
-selon  les données officielles, il y aurait plus de soixante mille (60 000) haïtiens sur le territoire de la République française, et plus du double selon les données officieuses qui incluent une évaluation des Haïtiens clandestins. Les évaluations officielles des autorités françaises dans le "Document cadre de partenariat France-Haïti 2008-2012" qui calcule les flux migratoires entre les deux pays fait état de 30 000 à 40 000  haïtiens en situation régulière officiellement en France métropolitaine à la date du dernier jour de l’année 2006. Aujourd’hui, selon l'Agence haïtienne pour le développement local (AHDL), le nombre réel se situerait en fait entre 70 000 et 90 000 en comptant les immigrés clandestins. La région Ile-de-France est le lieu de concentration de la grande majorité de cette communauté haïtienne de France qui compte environ 300 associations. Éclairage- les haïtiens parmi les premiers demandeurs d’asiles en France. Le point.fr- Publié le 14/01/2010   http://www.haitiwebs.com/forums/societe/29545-echos de la communauté haïtienne en france.html
Roger Bastide et al, les haïtiens en France, éd. Mouton, Paris-La Haye, 1974, p. 13
-Claude Guillon-Delachet, la communauté haïtienne de Saint-Denis
-Dans le courant des années 1970 rapporte Claude Delachet-Guillon, un flux migratoire nouveau a commencé à s’amorcer, de sorte que les haïtiens sont devenus trente six fois plus nombreux au recensement de 1990. Soit un effectif de 14 343. Voir « La communauté haïtienne en Île-de-France » C. Delachet-Guillon, L’Harmattan, 1996, p. 7
-À noter que le Canada a bénéficié dans les années 60 des services de cadres volontaires haïtiens (principalement en éducation) tout comme l’Afrique décolonisée.
-Voir Jean Casimir, La culture opprimée, / Roger Bastide et al, « Les haïtiens en France »
- Roger Bastide et al, Les haïtiens en France, p 121
-Jean Casimir, Haïti et ses élites : l’interminable dialogue des sourds, Port-au-Prince, Coll. Haïti-Poche, Ed. de l’Université d’Etat d’Haïti, 2009

-Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Editions La Découverte, Aout 2008

 

Université Paris8, Sociologie, 2011

       "Etudiants haitiens en France métropolitaine"

migration et perspectives d'avenir: 

Cas des étudiants haitiens de l'université Paris8

(Première Partie, Chapitre II: 2.2)                           

 Les étudiants haïtiens en France: Des migrants comme les autres?

   

 

 

 

 

 

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