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Rap créole : La fracture générationnelle ou la mise en cause des devanciers

Dans toute société humaine, on a toujours vu dans la jeunesse la relève des anciens dans ce qu’ils ont su et pu assumer et assurer comme responsabilités (sociales, morales, politiques, culturelles et autres). Cette manière d’appréhender la réalité sociale parait de plus en plus être inversée. C’est ainsi que contrairement à autrefois, de nos jours les anciens ne sont plus vus en modèles pour les jeunes. Les premiers assistent impuissants à l'imposition de l’esthétique de vie des derniers dans tout ce que celle-ci comporte de fragilités sociales et éthico-politiques. Un libéralisme comportemental avec son cortège de désirs toujours inassouvis dans la machine mondiale de la marchandisation de tout, jusqu’à même l’humain. En ce sens, on peut comprendre comment dans le consumérisme effréné tout perd sa véritable valeur au profit d’un utilitarisme sans bornes. L’humain n’étant plus au centre de rien, il est exposé à toutes les formes de vulnérabilités auxquelles l’utilitarisme fondé sur la stricte rentabilité fait fi. Dans cette « infernalité » du vivre-ensemble s’oppose à la solidarité humaine qui permettrait de protéger les plus faibles, dont la jeunesse (très large partie de la population haïtienne), une distance et une différance[1] générationnelle vis-à-vis des anciens. Et par cette distance et cette différance se manifeste l’incapacité à ce qu’ensemble tous progressent, oubliant la réalité selon laquelle indistinctement « Nous sommes tous embarqués ».

A l’instar du groupe de rap français NTM[2] qui a, dans une sorte de plaidoirie en faveur des jeunes, adressé une critique aux anciens (« Où sont nos repères ? Qui sont nos modèles ? De toute une jeunesse, vous avez brisé les ailes, brisé les rêves, tari la sève de l’espérance ; Oh ! Quand j’y pense. […] »[3]), les rappeurs haïtiens fustigent les générations précédentes qui sont, selon eux, les responsables des malheurs du pays et en particulier des souffrances de la jeunesse haïtienne d’aujourd’hui. En ce sens, puisque la souffrance sociale est l’expérience la plus radicale sur laquelle puisse se fonder une critique, les rappeurs retournent l’ascenseur de la critique sociale aux anciens - pour leur contester la méprisante idée selon laquelle « jèn yo dejwe » (les jeunes sont des déviants) - par le slogan très connu du public haïtien « Granmoun yo echwe ! » (Les anciens ont échoués)[4]. Depuis l’année de 2009, ce slogan du groupe « Barikad Crew » sert de provocation des jeunes à l’égard des anciens. Ce slogan, on le retrouve sur les lèvres de jeunes, mais aussi certains adultes l’emploient pour s’en prendre à des pairs ou plus âgés qu’eux. En Haïti, ce slogan s’adresse en particulier aux anciens qui se donnent l’attitude de ce que Howard Becker appelle des « entrepreneurs de moral [5]». Ainsi, les rappeurs critiquent cette perception sociale de voyous et de délinquants attribuée aux jeunes haïtiens dont le quotidien n’est constitué que de souffrances.

Dans son livre ‘’Outsiders’’, Howard Becker écrit : « (…) De nombreuses études mettent en corrélation la fréquence de la délinquance avec des facteurs tels que le type de quartier, de vie familiale ou de personnalité. Très peu décrivent en détail les activités quotidiennes du jeune délinquant, ce qu’il pense de lui-même, de ses activités et de la société[6] ». En ce sens, cette présente écriture s’inscrit dans la vision méthodologique tendant de rendre à voir les acteurs du rap créole, souvent jugés comme des pratiquants d’une culture de déviance, d’une certaine manière par eux-mêmes. C’est-à-dire, à travers leur propre récit sur leur pratique, le sens qu’ils en font et les perspectives visées.

Ainsi, de l’étude sociologique du rap créole en Haïti, on comprend qu’il existe une mésentente[7] dans les représentations sociales des différentes générations de la situation sociale et politique haïtienne d’aujourd’hui. Ce qui nous renvoie d’emblée à une sociologie des conflits sociaux. Les causes souvent évoqués par les uns à l’égard des autres pour penser et analyser les fondements des problèmes sociaux et politiques en Haïti paraissent généralement beaucoup plus générationnelles que structurelles. Si les anciennes générations jugent maudite la nouvelle qui par leur comportement jugé libéral et libertaire défie « ouvertement » les règles et normes sociales, cette dernière ne voit dans les premières que l’ensemble des pathologies sociales et les causes principales de toutes les dérives sociopolitiques haïtiennes d’aujourd’hui.

Instrument de changement social comme le pensait Georg Simmel qui dans sa sociologie a consacré un chapitre à la fonction socialisante du conflit, les conflits sociaux sont également sources de nouveaux conflits. Ils font partie du processus de socialisations des groupes sociaux pour imposer leur mode de vie respectifs comme l’a pensé Max Weber.

Dans toute relation sociale se trouve une dimension conflictuelle surtout lorsque l’intention de faire triompher sa propre volonté contre la résistance vise à favoriser l’accès de l’individu aux moyens d’existence. Opposé à l’indifférence et au rejet, Georg Simmel pense que le conflit est un moment positif qui tisse avec son caractère de négation une unité conceptuelle[8] . Constructeur du groupe, il (le conflit) l’accompagne et contribue à le fonder. En ce sens, G. Simmel postule deux sources de conflits à prendre en compte : « L’instinct d’hostilité » et la « sensibilité à la différence ». C’est ainsi que de ces deux sources du conflit, la seconde étant la dimension de l’identité personnelle et/ou collective, elle est celle qui parait en jeu dans la relation sociale de la fracture intergénérationnelle exprimée dans la critique du ‘’rap créole’’ en Haïti.

La musique « Granmoun yo echwe » du groupe « Barikad Crew » est le témoignage explicite d’une critique sociale des dérives morales et politiques qui mettent à mal les anciennes générations accusées des souffrances de la jeunesse . Et cette souffrance sociale se trouve être l’expérience la plus radicale sur laquelle se fonde la critique rappologique haïtienne.

« Un pays ne peut pas se développer sans l’éducation. Malheureusement, ceux qui en ont la tâche nagent dans la corruption. Ils apprennent aux jeunes l’exclusion, la discrimination. Ils les dévient. Les enfants sont nés bons, les adultes les corrompent

[…] Même lorsque l’avenir nous semblent sombre, il nous faut toujours garder les degrés de la sagesse de Platon. Jeunes, déjà nous gérons toute une nation. Eux, ils n’ont formé qu’un bastion de sans gênes qui appauvrissent toute une population.

Mobilisation !!!!!

Refrain: Les anciens ont échoués. Avec de l’argent, ils dévient les jeunes filles. Ils ne créent pas de travail, mais dilapident les caisses du pays. La corruption s’accroit, la formation des jeunes est négligée et ils nous accusent de déviants Oo… Respect pour tous les jeunes qui sont dévoués, qui font preuve de connaissances et sens de responsabilité. Nous avons de la dextérité. Vous n’aurez plus notre avenir comme jouet Déjà, pour nous vous avez tort

Les vieux, vous avez échoués !

[…] Vous nous appeler Hooligans, délinquants. Et pourtant, vous êtes des malignes sociales. Maintenant, c’est la jeunesse qui doit être aux commandes. Je vois que cela vous tourmente. Pourquoi vous remplissez votre cœur de haine ?

Lorsque les professeurs sont mauvais, il faut que les bons élèves prennent la relève! [i] »

Cet extrait est à la fois une plainte et une complainte des rappeurs haïtiens qui, fustigeant les anciennes générations s’adressent à la jeunesse haïtienne (Mobilisons-nous !) à laquelle ils font partie. Ainsi, dans la critique d’une politique de coopération qui fait le jeu des coteries et de la corruption locale, l’appel à la solidarité de la part des jeunes pour survivre au défi des anciens marque ce conflit intergénérationnelle qui se dégage dans les discours du rap créole. L’idée d’une souffrance sociale évoquée plus haut se lit dans les paroles des extraits de « Granmoun yo echwe » qui est à la fois un texte engagé et (si on peut le dire ainsi) ‘’vilipendiaire’’. De ce fait, l’engagement d’une lutte sociale se manifeste dans les lignes d’un combat contre la domination gérontocratique. Place à la jeunesse s’exclament les rappeurs du groupe Barikad Crew :

"Maintenant, c’est la jeunesse qui doit être aux commandes" (Fantom, Barikad Crew, "Granmoun yo echwe")

Comme on peut le constater, des discours rappologiques se décèle une souffrance sociale exprimée comme un « acte d’accusation » des anciennes générations, une défense et un appel à l'engagement des jeunes.

‘’Nos aînés nous ont légué un présent sans identité. Ils nous traitent d’acculturés pour nous culpabiliser. Men nou ka kenbe, do nou laj nou ka sipòte[9]. Notre identité est en train de grandir sur du fumier. Nous voulons plus seulement jouer, maintenant nous voulons gagner.’’

En se portant en porte-paroles des minorités, et en particulier de la jeunesse oubliée et méprisée d’Haïti, les rappeurs haïtiens critiquent les devanciers parce qu’ils n’ont jamais su être un « lieu d’écoute » pour les jeunes dont ils ne cessent de vilipender les modes de vie.

‘’Nous la jeunesse, nous n’avons personne pour nous défendre (Non !) Lorsque nous revendiquons, ils font semblant de ne pas nous comprendre (Non !) Quand nous disons ce que nous constatons, ce qui nous fait mal, ce qui nous fait peur, ce qui est anormal[ii].’’ (Izolan, Barikad Crew, « Nou di Non ! »)

En Haïti, la critique rappologique bien plus qu’une critique directement politique peut être comprise comme un discours qui dévoile, témoigne et rend visible ce que cache la société. La souffrance sociale se trouve dénoncer. Et cette dénonciation fonde la critique sociale sur l’exigence de la réalisation de soi basée sur des « capabilités ». Cette critique qui désamorce les justifications sociale de la souffrance sociale dans une critique de porte-parole et une critique morale.

'’Le pays est corrompu, perverti, y'a plus de moralité. Aujourd’hui, bien grand nos yeux s'ouvrent. Nous ne boucherons plus le nez pour se laisser donner à boire de l’eau puante Vraiment......iii''

’’ (Fantom, Barikad Crew, « Nou di non ! »)

Dans un article intitulé « Théorie de la Souffrance sociale[10] », F. Dubet explique dans ses différentes approches sur la souffrance sociale et au-delà de la considération du point de vue épistémologique, comment Emmanuel Renault[11] dans son livre «Souffrances sociales[12] », veut donner (ou du moins redonner) un rôle politique à la souffrance sociale en considérant, peut-être de manière un peu excessive, qu’elle serait la part oubliée des mouvements sociaux et que des enjeux politiques ne lui feraient pas de place ou ne sauraient pas quelle place lui faire. Dans une sorte de parti-pris qui consiste à cerner et défendre le concept d’un point de vue théorique, l’objectif de la réflexion de Renault étant politique, il cherche, écrit F. Dubet, à « montrer qu’une référence politique à la souffrance peut contribuer à une relance de la critique sociale […et] sortir des pans entiers de la société de l’invisibilisation en rendant ainsi aux individus concernés la capacité de revendiquer et d’agir collectivement pour transformer les conditions de leur existence[13] ». C’est ainsi que F. Dubet explique la raison pour laquelle E. Renault aurait consacré tout un chapitre à la genèse des protestations et des luttes populaires conduites au nom de la misère et de la souffrance des pauvres. Ces luttes, rappelle-t-il, furent au nom d’une souffrance sociale si radicale qu’elle était à la fois un facteur de mobilisation et le cœur de la légitimité des luttes. Du caractère insupportable de la « souffrance sociale » qui est assez évident, E. Renault montre qu’au contraire de l’idée que le concept de souffrance sociale serait toujours « marqué par la victimisation et la moralisation, la psychologisation et la médicalisation » et que « son emploi politique serait toujours motivé par des entreprises de dépolitisation[14] », la notion de souffrance sociale appartient au vocabulaire politique de la modernité. Elle légitime les revendications, justifie la lutte, interpelle, et incite à la révolte sociale en décrivant les conditions de vie dans leurs causes aussi bien que les effets. E. Renault, pour montrer comment la souffrance peut devenir une cause explicite de révolte, prend l’exemple de la « révolte des piquets » en Haïti en 1844, au cours de laquelle les paysans s’auto-désignaient « armée souffrante ». Ainsi écrit-il : « Les luttes contre la domination sociale sont souvent des luttes contre la souffrance, la souffrance offre un point de vue critique contre la domination lorsque les luttes sociales font défaut[15]

NOTES:

[1] - Ici j’emprunte la notion de « différance » et sa définition selon laquelle « la différance est le mouvement de jeu qui "produit" ces différences, ces effets de différence », Marges – de la philosophie, Editions de minuit, Paris, 1972, p. 12) à Jacques Dérida dans sa réflexion sur la phénoménologie. La différance est ce mouvement « producteur » des différences.
[2] - Nique ta mère (NTM)
[3] -Suprême NTM, 1995, ‘’Qu’est-ce qu’on attend ?’’ titre tiré de l’album « Paris sous les Bombes »
[4] -Ce slogan a été mis en circulation par le groupe haïtien de rap créole « Barikad Crew » dans la composition « Gramoun yo echwe » tiré de leur deuxième album titré « JISKOBOU »
[5] -Howard Becker, Outsiders, Paris, Editions Métailié, 1985, p. 171-186
[6] -Ibid.
[7] - Jacques Rancière, La mésentente, politique et philosophie, Paris, Collection : La philosophie en effet, Editions Galilée, 1995 (réédition Paris, Galilée, 2007
[8] -Georg Simmel, Le conflit, Paris, Ciré, 1992, p. 20
[9] - Trad. Franc. : « Mais nous pouvons tenir, nous avons de la force. Nous pouvons supporter ».
À noter que ces extraits sont tirés de la musique « conscience noire » du groupe « Haïti rap and ragga ». Album ‘’Maximum Power’’ sorti après la mort de Master Dji.
[10] - François Dubet, « Théorie de la souffrance sociale », La Vie des idées, 27 février 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Theorie-de-la-souffrance-sociale.html
[11] -Emmanuel Renault est philosophe avec une ouverture pluridisciplinaire
[12] - E. Renault, Souffrances sociales. Philosophie, psychologie et politique, Paris, La Découverte, 2008
[13] -Op. cit., p. 6 (Voir Axelle Brodiez, « Compte rendu de Emmanuel Renault, Souffrances sociales. Philosophie, psychologie et politique, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1156.)
[14] -Op. cit., p. 95
[15] -Op. cit., p.34

Extraits de Textes du rap créole
[i] - Yon peyi paka avanse san edikasyon Malerezman sa ki pou fèl yo naje nan koripsyon Yo aprann jèn yo esklizyon, diskriminasyon Y’ap devye yo Timoun ne bon, granmoun yo dejwe yo.
Menm lè avni w de pye w nan abim Toujou kenbe degree sajès Platon Pandan nou jèn nou jere tout yon nasyon E yo menm yo rive fome tout yon bastyon San jenn, dechèpiye tout yon nasyon Mobilizasyon e ….
Refrain: Gran moun yo echwe Yo bay kout kob fè ti medam yo devye. Yo pa bay job lajan peyi a ap gaspiye, Koripsyon ap miltipliye, edikasyon jèn anba pye Epi y’ap di se nou k’ dejwe. Oooo! Respekte jèn ki devwe, ki gen konesans bon sans responsabilité Se nou k’ gen abilite. Ak avni nou ou pap jan jwe anko Ou tou déjà antò
Granmoun yo echwe. Di nou wooligan, di nou delenkan, ou se yon maleng sosyalman Kounye se jèn ki dwe mennen, m’ wè sa ba w anpil problèm Pou kisa nan kè w ou ap mete èn Lè gen move profesè, fok bon elèv pran la relèv
[ii] -« Menm nou menm ki lajenès nou pa gen moun ki pou defann nou (Non !), Lè nou vle revandike, yo pran pòz yo pa konprann nou (Non !), E lè nou di sa nou wè, sak fè nou mal, Sa ki fè n’ pè, zak kip a nòmal (Oh !) » (Fantom, Barikad Crew, ‘’Nou di non’’)
[iii] - Peyi a kowompi, pèvèti, lamoral fin pèdi Jodi a je n’ louvri Nou pap bouche nen n’ pou n’ bwè dlo santi….. Evreeeeee
Rap créole : La fracture générationnelle ou la mise en cause des devanciers
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